Notre dictionnaire du prénom comporte donc plus de 2.000
dénominations aujourd'hui, pourtant seulement 10 prénoms
actuellement suffisent à dénombrer un quart voire un tiers
de la population naissante chaque année. Pour 1997, les trois
prénoms les plus donnés sont : Manon, Léa et Laura chez
les filles et Quentin, Alexandre et Nicolas pour les garçons*. Est
ce à dire que le choix est fondé essentiellement sur un
phénomène de mode ? Non répondrons la quasi-totalité
des parents concernés.
Le choix du prénom de l'enfant n'est pas le fait du hasard. Pourquoi
tel prénom a plus de préférences pour les parents
plutôt qu'un autre. Chaque personne consciemment ou non est capable
d'expliquer, ou tenter d'expliquer, pourquoi elle a donné le prénom
X à sa fille et Y à son fils. La première raison
évoquée est celle de l'affinité. Le prénom
plaît aux parents et la justification se convient à elle-même.
Mais le choix du prénom répond en fait à beaucoup plus
de critères qu'on ne pourrait l'imaginer. Facteur culturel d'abord,
la gamme n'est pas la même que l'on soit originaire du nord ou du sud,
que l'on raisonne en pays ou en région, que la langue soit
étrangère, du patois. Facteur social ensuite, relatif au niveau
de vie et à l'occupation hiérarchique de l'individu au sein
de la société. Facteur de mode à nouveau mais dont l'origine
et les mécanismes sont beaucoup plus complexes qu'il n'y parait et
renverrait à la lecture préalable de «psychopathologies
de la vie quotidienne» de Freud. Tous ces éléments de
type «patchwork» représentent une maille élaborée
qui mène de la réflexion à la décision finale.
Tant le couple avec l'arrivée d'un enfant prend le nom de
«famille», tant dans les prénoms, cette classification
s'applique également. Nous distinguerons plusieurs types de famille
de prénoms en fonction des éléments précédemment
cités.
Un prénom est plus qu'un mot pour nommer, il est avant
toute chose émotion, sentiment, il est un ressenti. Il est transmission
d'amour, l'enfant, communément admis, est le fruit d'un amour, le
prénommer revient à faire exister cette triade
Père-mère-enfant. C'est ce que génération après
génération chacun s'essaye à transmettre au-delà
de soi. Les ratés sont nombreux mais il ne s'agit pas ici de
s'étendre sur la dérive ici ou là de quelques-uns mais
plutôt du traumatisme engendré par cet acte qui se rapproche
finalement de l'accouchement, accouchement douloureux qu'est celui du choix
du prénom. A l'acte d'amour succède un déplacement de
ce que l'on a été, ce que l'on aurait voulu être ou non,
de ce que l'on aurait voulu naître pour soi d'un autre.
Il est vrai qu'une telle démarche ne va pas sans choquer, chacun de
nous possédons un prénom, il s'agit donc de soi à retrouver
parmi ces pages, d'heurter au plus profond de troubles anciens, que l'on
croyait oubliés et réveiller peut être d'anciennes douleurs.
En ce sens de faire de la psychanalyse de coin de table, celui qui consiste
à briser les résistances comme un fétu de paille qu'il
avait fallu bâtir d'années en années. Si le lecteur aborde
cette modeste contribution dans cette voie là, s'il se sent agressé
dans ces dires, c'est que je n'aurais point réussi. Je tente de montrer
que choisir un prénom pour un enfant est un acte traumatisant auquel
personne n'échappe. Quand je parle d'acte traumatisant il ne faut
pas forcément y voir là torture, coup de bâton ou rendre
volontairement son enfant «cinglé». Trauma vient du grec
blessure avec effraction, on parle de traumatisme en médecine et chirurgie
comme les conséquences sur l'ensemble de l'organisme d'une lésion
résultant d'une violence externe. La psychanalyse a repris ces termes
en les transposant sur le plan psychique, il faut y garder le sens de choc
violent, effraction, celle de conséquences sur l'ensemble de
l'organisation (Vocabulaire de la psychanalyse, Laplanche et Pontalis, Puf).
C'est cette dernière définition qui nous intéresse ici
: «conséquences sur l'ensemble de l'organisation». En effet
choisir et donner un prénom à un enfant ne va sans
conséquences. Le fait d'y associer des correspondances
«bonnes» ou «mauvaises» est de l'ordre du jugement, de
la critique que chacun peut apporter où l'on retrouve les avis
partagés. La psychanalyse n'a pas ce pouvoir ni ce droit de juger,
tout au plus constater, entendre.