Prénoms décomposants
Les prénoms composés, en général en binôme,
sont également un vaste domaine où l'on peut tenir compte du
choix de la juxtaposition des deux prénoms : soit un assemblage
communément admis soit le fruit d'une envie d'associer deux prénoms
entre eux. Il est à remarquer que ceux-ci sont plus répandus
dans les couches dites hautes de la société. Entre un Jean-Pierre
et un Pierre Jean, il n'y a pas que l'ordre qui prenne sens mais la rupture
au niveau du langage qui est ainsi provoquée. On parle de genre
littéraire, ici il y a aussi effet de genre volontairement soumis
à l'écoute. Hormis donc la différence réelle
ou non que provoque le prénom composé dans une société
cherchant ainsi à affirmer sont statut social, apanage de la bourgeoisie,
il a une forte tendance à amplifier cette ambiguïté de
l'identité. Deux cas se présente à nous : Jean-Marie
et Jean-Michel.
Le premier est la combinaison de deux prénoms bibliques (la plupart
d'ailleurs encore sont des prénoms issus de la religion chrétienne),
l'un, un apôtre de Jésus, l'autre, celui de la vierge. L'individu
porte une double fonction, une double dénomination, cette dualité
masculin/féminin ne peut-elle pas avoir des effets sur le mode de
fonctionnement propre de l'enfant et plus tard de l'adulte. Ne provoque-t-on
pas délibérément un traumatisme ? S'il est bien vécu,
cela nous renvoit à la bisexualisation de l'individu, un équilibre
trouvé entre cette part masculine et féminine. S'il n'est pas
assimilé en revanche, le doute d'identité peut persister.
Certaines familles ancrées dans le catholicisme ont pour tradition
de donner comme deuxième prénom, systématiquement et
quelque soit le sexe de l'enfant le prénom Marie. Nous rencontrons
donc des Pierre Marie, des René Marie, des Catherine Marie. Souvent
ce deuxième prénom est associé au premier pour devenir
un prénom composé et usité tel quel au quotidien. D'autres
en revanche prennent Jean comme premier prénom puis y associent un
autre prénom, biblique ou non : Jean-François, Jean-René,
Jean-Patrick, Jean-Charles, Jean-Paul
Je crains qu'en ce qui concerne la deuxième combinaison : Jean-Michel,
le traumatisme, différent certes, a des effets plus pernicieux.
François-Xavier, Jean-Baptiste, Marie-Chantal, Pierre-Yves, Anne-Sophie,
Jacques-Yves : deux prénoms pour une seule et même personne,
en caricaturant, on donne de cette manière un aspect
schizophrénique, une double personnalité inconsciente qui dans
le pire des cas pourra se traduire et se vivre dans une autre réalité
que la notre par l'intéressé. Mais il est rarement question
de «pire des cas». Qui est ce deuxième prénom qui
fait partie intégrante de soi. Qui est Jean, qui est Michel dans
Jean-Michel ? Est-ce le même, est-ce deux individus dans un seul, Michel
peut-il se trouver dans l'Autre. Ce n'est plus avec soi qu'il faut apprendre
à composer mais avec deux constituants de soi. Si Jean-Michel apprend
à connaître Jean, et ne se retrouve pas dans Michel, il peut
le rechercher dans une image de Michel au travers de l'Autre. En rapport
à ce que nous évoquions précédemment, la part
féminine de Jean-Michel se retrouve-t-elle dans Michel ? Ce qui devient
paradoxal pour ce prénom composé où l'identification
perd de son rapport avec la sexualisation de l'être.