Après la phase de latence, au début de l'adolescence, le
prénom devient outil de choix sexuel. On érotise le prénom
du sexe opposé, le «j'aime bien ce prénom» n'est
qu'en fait une façon dérivée d'exprimer sa
préférence sexuelle pour la personne à qui l'on s'adresse.
On aura soit la conservation de l'utilisation scolaire du nom entre copains,
soit l'appellation par le prénom : «tu as vu Durand ce matin»
n'aura pas la même portée que «tu as vu Paul ce matin».
Quelle est la première question à laquelle il faut
impérativement répondre de façon inconsciente ou consciente
pour permettre à deux personnes ne se connaissant pas de pouvoir continuer
dans un échange communicationnel ? Par exemple lorsque l'on a quelqu'un
au téléphone, quelle est la première chose que l'on
cherche à savoir ? Sans jouer aux devinettes plus longtemps, il s'agit
du sexe de la personne. La personne à qui je m'adresse, ou inversement,
est-elle un homme ou une femme. N'avez-vous jamais ressenti cette gêne
au bout du fil lorsque vous ne saviez pas si c'était un homme ou une
femme qui vous parlait ? Dans la rue, la question ne se pose-t-elle pas de
façon frappante lorsque vous croisez quelqu'un et que vous vous
dîtes «on dirait une fille, on dirait un garçon...»
? Lorsqu'un garçon regarde une jolie fille de dos et qu'en se retournant
celle-ci s'avère être celui-là. La gêne provoquée
pousse souvent à la fuite ou au dégoût. Ne pas savoir
trouble, il faut absolument la réponse à l'identité
sexuelle.
L'être humain, dans un besoin de rassurement, doit répondre
à certaines questions inlassablement dans tout contact avec l'autre,
qu'il soit animé ou inanimé. Le sexe de l'autre est la
première concernant deux individus, il y a en beaucoup d'autres. Dans
un cadre général à toute chose, une interrogation qui
se pose systématiquement est de savoir qu'est-ce ou qui est-ce. Il
faut nommer, détour incontournable, et lorsque cette réponse
ne vient pas, il y a blocage. La science progresse parce qu'elle arrive à
nommer ce qu'elle n'arrive pas à expliquer. Prenons l'exemple de l'infini,
ce qui n'a pas de fin. Il est impossible pour l'entendement humain de pouvoir
se le représenter. Pourtant parce qu'on lui a donné un nom,
l'infini, il peut exister, ce nom ne renseigne pas plus sur sa
représentation, mais cet inimaginable devient concevable. Autre exemple,
«haspric», à première vue ce mot n'a aucun sens,
et c'est le cas en effet, dessinons maintenant deux barres droites et une
autre la coupant en angle droit et appelons cela «haspric». Nous
avons représenté quelque chose qui au départ n'existait
pas et en définitive nous lui donnons ainsi un sens. Si mon dessin
n'a pas de nom et que nous posons la question «qu'est ce ?» nous
serions tenté de répondre en fonction de ce que notre connaissance
nous permet de répondre. Autrement dit à quoi cela me fait-il
penser, à quoi cela ressemble. Maintenant dessinons deux barres droites,
une autre la coupant et à l'extrémité d'une barre faisons
un tout petit point. «Qu'est-ce ?», nous n'en savons rien, en revanche
nous pourrons dire que cela ressemble à un «haspric» (je
donne d'ailleurs en passant un genre masculin à mon haspric). A partir
du moment où je nomme, je donne sens, je ne sais pas à quoi
sert mon haspric (maintenant je me l'approprie) mais je sais le représenter
et dans ce champs de représentation, je sais également dessiner
une myriade d'éléments ressemblant à un haspric, puisqu'il
me suffit de le décliner légèrement à chaque
fois.
Entre individus, une situation identique se rencontre. Il arrive un moment
où nous avons besoin de nommer ce que nous avons en face de nous pour
permettre à une représentation de s'effectuer. Il peut s'agir
du sexe, nous l'avons déjà vu, du prénom, du nom mais
sans aller jusque là et pour se rassurer l'appartenance professionnelle,
ethnique ou n'importe quoi d'autre suffit. «Qui est-ce ?», «c'est
un américain» suffit.
Un enfant lorsqu'il commence à maîtriser la parole vous questionnera
sans arrêt avec «dis papa c'est quoi ça ?, ça sert
à quoi ça ?». Vous savez cette phase est en
générale suivi des éternels «pourquoi» des
enfants. Et dès que l'enfant est en âge d'écrire il vous
demandera sans arrêt comment s'écrit telle ou telle chose. Pas
réellement pour savoir comment le mot s'écrit, ni pour pouvoir
l'apprendre, l'intégrer et le reproduire mais tout simplement pour
avoir la preuve qu'il existe bel et bien en tant que tel.
Revenons à nos adolescents, ici c'est le sentiment, la pensée
qui doit prendre sens. La découverte de la sexualité aux
différents premiers stades freudien de l'enfant sont déjà
bien oubliés. Vers 12 ans, l'appel sexuel prend de plus en plus
consistance. Nous avons évoqué le prénom comme choix
sexuel.
Plus tard, appeler quelqu'un par son prénom revient à signifier
le degré de «familiarité» que l'on entretient avec
lui (en France). Une forme de reconnaissance par affinités au même
titre que le vouvoiement et le tutoiement. Une hiérarchie de la relation
dans la façon de nommer quelqu'un s'installe alors...